« Les dirigeants africains ont leur responsabilité dans la mort de Pateh Sabally »
Pour notre chroniqueur, le suicide du jeune Gambien et les réactions qu’il a engendrées renvoient l’Afrique à ses déboires.
Le suicide à Venise de Pateh Sabally continue de provoquer l’indignation, en Europe et en Afrique

Le 21 janvier 2017, Pateh Sabally se noyait dans les eaux du Grand Canal de Venise. Son suicide a été observé par des dizaines de personnes, dont la réaction, au lieu de lui porter secours, a été de prendre des photos et des vidéos du drame, de se moquer du sort du malheureux qui se noyait sous leurs yeux – voire de l’accabler d’insultes racistes. Le Monde Afrique donne la parole à un photographe italien, Nicola Lo Calzo, très investi sur les sujets de migrants, et à notre chroniqueur à Dakar, Hamidou Anne, pour deux regards qui se répondent sur ce drame.

Revenant sur la mort de Pateh Sabally, le photographe italien Nicola Lo Calzo pointe avec justesse le discours en Europe qui déshumanise le « migrant » et a pu conduire au drame de Venise. Mais la chaîne de responsabilité de cette mort du jeune Gambien est longue et dépasse le cadre strict de badauds qui le laissent se noyer dans un canal sans rien tenter pour le sauver.

Ces spectateurs intolérants et grossiers sont, au même titre que Pateh Sabally, des victimes d’une époque qui refuse la plus simple dignité aux hommes. D’une part, de nombreux leaders africains échouent à mettre en place une gouvernance vertueuse et soucieuse de l’intérêt général, laquelle serait un élément de fixation des jeunes dans les pays de départ des migrants. Nos jeunes Africains ne partiraient pas aussi nombreux vers un ailleurs improbable si, dans nos pays, le plus infime respect à leur droit de vivre dans la dignité leur était garanti.

D’autre part, l’Europe se barricade avec de scandaleuses politiques migratoires. Elle voit émerger des leaders populistes qui développent un discours xénophobe dont la matrice est de diviser les gens selon leurs origines, religions ou couleurs de peau. Les hommes politiques ont un rôle dans ce drame. Soit ils ne se rendent pas compte du rejet de l’autre, qui prend de l’ampleur dans les sociétés occidentales, soit – et ce serait abominable – ils jouent sur les peurs et soufflent sur les braises de la division, à la recherche de dividendes électoraux.

Et en Afrique, on meurt dignement ?

Sur les deux continents, les hommes politiques, à côté bien entendu d’autres facteurs, ont toute leur responsabilité dans ces destins brisés de jeunes gens partis ailleurs chercher dignité et survie.

La mort de Pateh Sabally est terrible dans sa brutalité, cruelle dans sa sordide scénarisation et désespérante pour quiconque espérait là un sursaut de l’humain. Je pensais qu’après l’image restée célèbre du corps du petit Aylan gisant sur une plage turque, nous ferions enfin preuve d’une « montée en humanité ».

Mais ces morts ne sont pas seulement, il faut le reconnaître, l’apanage de l’Europe. En Afrique non plus, tout le monde ne meurt pas dans la dignité.

Ici même Yann Gwet avait relaté les conditions effroyables de la mort d’une mère et de ses deux jumeaux devant un hôpital camerounais. Combien de personnes meurent sous les yeux de familles désarmées car elles ne disposent pas du minimum pour se soigner ? Et faut-il rappeler les nombreux cas de décès, par mauvais soin ou par négligence, dans nos centres de santé qui souvent exigent du malade d’acheter lui-même jusqu’à la moindre compresse ?

C’est dans la modernité tant vantée de notre époque qu’on remarque finalement le peu de considération accordée à la sacralité de la vie humaine.

On est certes en Afrique encore épargné. Je n’ai pas connaissance de gens qui filment la mort des gens en riant et en les insultant, comme à Venise. Mais on meurt aussi bêtement, sur le continent. A Douala, devant un personnel médical peu concerné, en Gambie dans des prisons aux conditions inhumaines ou ailleurs, de violences policières qui demeurent le plus souvent impunies.

Pateh Sabally est certes mort en Italie sous les insultes racistes, mais il fuyait l’opacité et la violence du régime totalitaire de Yahya Jammeh. Il est mort le 21 janvier, le jour où l’autocrate gambien apparaissait à la télévision nationale pour accepter de quitter le pouvoir. Lui rendre hommage, c’est combattre en Europe l’extrême droite qui assoit ses idées rétrogrades et dangereuses, mais c’est aussi confronter les régimes en Afrique aveugles face aux convulsions de leur jeunesse. Celle-ci, tant qu’elle se heurtera au mur de la dignité, fera le choix du départ, parfois à la rencontre d’une mort cruelle.

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